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"Je me suis aussi toujours méfié de la totémisation des compétences et, a fortioriabord, parce enseignement ou de la formation par les référentiels de atomisation des savoirs en une Des compétences, de la pédagogie et autres bricoles dans l'air du temps).

Il s'agit de l'extrait d'une interview de Monsieur Meirieu, pédagogue, que vous pourrez lire à la fin de cet article, repositionnant la question de la compétence, en formation, ou dans l'enseignement. Cette réflexion peut aussi en amener une autre, plus profonde, voire plus philosophique, relative à la place de la compétence dans notre société, dans notre ère moderne.

 

Utilisez-vous les outils de l'approche "compétence" dans votre pratique professionnelle ?

Si vous êtes formateur, intervenant, si vous exercez pour un organisme de formation, vos méthodes de travail sont certainement imprégnées du concept de compétence : vous travaillez peut-être dans une filière dont le dispositif de formation s'appuie sur un référentiel de compétence, dans un secteur d'activité déterminé ; vous réalisez peut-être des évaluations de formation, en formalisant des objectifs visant une compétence à atteindre ; vous réalisez peut-être des bilans de compétence ; accompagnant dans le cadre de la VAE, ou dans un parcours individuel de formation, vous re-concevez le processus d'intégration des compétences personnelles... la compétence est vraisemblablement au coeur de votre métier en lien avec l'activité de formation ou en périphérie de votre approche pédagogique. Monsieur Meirieu, célèbre pédagogue, nous amène, dans l'interview suivante, à reconsidérer quelque peu l'approche de la compétence en formation ou en enseignement.

 

Qu'est-ce que la "compétence" en formation ?

Formateurs, consultants,conduisent stagiaires, apprenants, étudiants vers les chemins de la compétence. Dans le cadre d'une formation, d'un enseignement, il s'agit de transmettre connaissances et savoirs qui se transformeront au fil de l'eau en compétence pour un individu, plusieurs individus. Le cadre de cet article n'est pas approprié pour reprendre toutes les définitions existantes du terme "compétence" mais reprenons-le, pour le faire simple, en deux idées  :

- La compétence constitue la mobilisation ou l'activation de plusieurs savoirs (savoir, savoir-être et savoir faire...) dans une situation ou dans un contexte donné ; elle s'acquiert en formation ou hors formation ; elle se distingue de la performance. Bien sûr, cette définition est trés réductrice par rapport à tous les écrits de Le Boterf ou Meignant parmi d'autres...

- La notion de compétence est transverse en formation : référentiels de compétences ; évaluation des acquis de formation et de la compétence ; gestion prévisionnelle des emplois et des compétences ; ingenierie de formation et ingenierie pédagogique permettant de concevoir les progressions pédagogiques de l'apprenant autour de la définition précise d'objectifs de formation, d'objectifs pédagogiques vers l'acquisition de nouvelles compétences pour l'apprenant ; constructions de parcours ou suivis individualisés de formation à travers la formalisation de l'évolution personnalisée des compétences...

En conclusion, en formation, la notion de compétence est là, intrinsèque.

 

 

De la compétence à l'idéologie des compétences ?

Monsieur Meirieu repositionne le concept de compétence : "Dès lors, en effet, que l’on veut parfaitement on est amené à découper cette acquisition en unités sur lesquelles aucune hésitation ne sera possible et à propos desquelles on pourra dire sans .

"A terme, on aboutit à la multiplication à l’infini du couple « objectif / évaluation » : on morcelle les savoirs en unités de plus en plus petites, on annonce les objectifs ainsi attendus, on les explicite plus ou moins, puis, le plus souvent sans autre forme de procès, on passe à l’évaluation. Ces dernières servent alors à construire de superbes classements, quand ce ne sont pas des systèmes de dérivation et des filières d’exclusion. Disparues les situations d’apprentissage ! Disparue la mobilisation autour d’un projet. Disparu le «tâtonnement expérimental» cher à Célestin Freinet. Disparu le travail réflexif et la pensée qui prend le temps d’explorer le monde."

Monsieur Meirieu invite ainsi à ne pas confondre moyen et but à atteindre. Comme si, par instant ou de manière récurrente, la confusion entre les deux était sagement entretenue, il nous convie à lever la tête du guidon et à ne pas tout penser autour de la compétence, comme si d'intrinsèque, elle était peut-être devenue au fil du temps omniprésente.

Alors exit la compétence ?  Non, "a plus à choisir sa direction ou son moyen de locomotion ! enseignement.

En effet, les compétences ne s’acquièrent pas « par compétences » : elles s’acquièrent dans des situations qu’il nous faut inventer. Des situations qu’on ne peut déduire de l’énoncé d’un objectif ou construire en anticipant simplement l’épreuve d’évaluation, comme c’est si souvent le cas. Des situations qu’il faut imaginer, à partir de la culture pédagogique dont on dispose et en se demandant ce que le sujet pourra y trouver comme sens."

Remettre le sujet au centre de la compétence paraît être une solution médiane. Mais les formations et dispositifs de formation, obnibulés par la compétence, auraient-ils à ce point perdu de vue le sujet central, l'apprenant ?

Réintroduire un peu "d'humanité" dans la machine "compétence" ? Remettre l'apprenant au centre de l'évolution de sa compétence afin qu'il en soit pleinement acteur ? Réflexions ... Je vous laisse découvrir en fin d'article la voie suggérée par Monsieur Meirieu, au confluent des compétences et du sujet, sur :

- l'utilisation des référentiels et de la compétence en général

- la manière de sortir de l'évaluation standardisée et QCMisée

 

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La place de la "compétence" de manière plus "existentielle" ?

 

Compétent, non compétent, acquis, non acquis, la formation doit-elle conduire à créer des êtres compétents, sélectionner les compétents des non compétents, se réduit-elle à cette fin ? La compétence est conçue comme une version moderne d'appréhension de la formation mais la modernité doit-elle engendrer un être compétent pour ne permettre à cet être "bien formé" que d'intégrer la sphère de l'entreprise, favoriser l'accès à un emploi ?

Au risque de vous perdre et au risque de trouver mon propos rébarbatif, cette question posée dans cette interview me semble en appeler une autre, peut-être plus existentielle ou plus philosophique de la compétence dans notre ère moderne.

Quelle place accordons-nous à la compétence dans notre société ? D'un côté, son existence favorise une augmentation de la qualité des prestations dans un environnement de travail en général et une augmentation de la "valeur", marchande au premier degré, de l'individu qui a acquis une compétence (qui se "vendra" mieux sur le marché de l'emploi ou qui apportera un bénéfice à son employeur). L'ère moderne nous dit qu'il faut être compétent... sinon, on est quoi ? on est mis où ? sur le carreau ? 

N'entrons pas dans le débat : j'ai rencontré beaucoup de personnes compétentes sans emploi et je rencontre bien des incompétents actifs car le regard que l'on porte sur la compétence est bien trop étriqué si on ne l'observe qu'à travers le fait d'avoir un emploi ou même le fait de détenir un diplôme ou une qualification.

D'un autre côté, la compétence est intrinsèquement liée à l'individu et l'acquisition d'une nouvelle compétence pour l'individu constitue aussi une augmentation de sa valeur (non marchande cette fois) : la satisfaction d'avoir pu comprendre un texte et d'avoir pu donner son opinion quand on ne vous la demande presque plus, échanger avec d'autres professionnels, être sorti de son environnement de travail habituel pour découvrir en soi des capacités qu'on ne soupçonnait plus, avoir trouvé des nouvelles pistes de travail alors qu'on se sentait au point mort, re-donner un sens nouveau à un pan de son métier, avoir participé à un jeu de rôle alors qu'on est plutôt timide de nature, avoir rédigé un exposé, avoir su exprimer correctement sa pensée et avoir clairement identifié le problème que l'on avait... toutes ces composantes qui ont aussi amené à la compétence me paraissent créer un ensemble de points convergents vers la valeur humaine de la compétence.

Elle n'aura pas exclusivement "son habit de marchande" lorsque la compétence acquise, dans un but professionnel, pourra être dérivée aussi sur des plans personnels : en formation, un jeune a appris à rédiger un courrier pour trouver un emploi mais en même temps, il a acquis des bases pour écrire un courrier qui lui servira peut-être à résoudre un problème avec un huissier ; une dame proche de la retraite, dans une formation sur l'environnement informatique, a appris à se servir d'internet et à effectuer des recherches efficaces pour son employeur, elle se servira aussi de cette nouvelle compétence pour partager avec sa petite fille sur internet ; un salarié a trouvé en formation des clés pour mieux communiquer avec ses collègues et il peut utiliser ses techniques de base pour améliorer ses relations de couple... Les financeurs de la formation professionnelle se re-situeront mal dans ces considérations mais la formation peut aussi  bien contribuer à l'augmentation de la valeur marchande qu'à la valeur non marchande d'un individu, en favorisant son bien vivre ou mieux vivre. Non ? Ou alors je ne dois pas penser cela ? .. ce n'est pas le but de la formation. Alors, il faut que j'arrête d'être idéaliste ou utopiste, encore pour une fois de plus...et que je retombe sur terre.

 

Un petit billet pour prendre encore un peu de recul sur nos pratiques professionnelles.. Bonne lecture, bonne réflexion, vos commentaires et idées sont bienvenus.

Cliquez sur les quatre flêches en bas du document à droite pour visualiser le texte de cette interview en plein écran.

      
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