L'individu est-il acteur de sa formation ? La formule est consacrée, ancrée dans les discours. En demeure-t-elle pour autant concrète ? Pragmatisme de rigueur et gage d'optimisme pour gouvernail... recul sur les pratiques professionnelles.

 

"L'individu, acteur de sa formation" : d'où vient l'expression ?

Les réformes récentes et successives relatives à la formation professionnelle ont consacré l'expression. Le dernier ANI (accord national interprofessionnel) donne un nouvel élan à travers l'individualisation de la formation, et, pour ancrer cette idéologie, la formation s'inscrit "tout au long de la vie". Ainsi, la formation est conçue, selon l'esprit des textes, comme un progrés social pour l'individu qui cherche à "progresser" et à favoriser son employabilité. C'est ainsi notamment, à travers cette idée, que les énergies sont mobilisées autour du DIF (droit individuel à la formation), et bientôt, peut-être dans une réforme de la formation en devenir, le "compte individuel de formation".

L'individu est donc acteur de sa formation, et dans ce contexte de crise économique, l'on pourrait croire aussi que les individus se lancent dans la formation, pour développer compétences et employabilité. Dans cet esprit bien rôdé, les salariés sont accompagnés par des responsables formation dans leurs entreprises, qui leur expliquent les conditions d'accès au DIF par exemple, tandis que les demandeurs d'emploi, soutenus par des conseillers de Pôle Emploi, aiguilleurs de formation et créateurs de formations, s'acheminent vers la construction de nouvelles compétences- tout ceci est inscrit dans les textes issus de la réforme de la formation professionnelle.

Et parce que tout est bien huilé, les OPCA deviennent impulseurs de projets de formation, avec des groupements d'employeurs, pour mettre en action les dispositifs ainsi créés comme la POE (la préparation opérationnelle à l'emploi, pour les demandeurs d'emploi) individuelle ou collective sur des bassins d'emploi diagnostiqués  comme pourvoyeurs d'emplois (...).

Si vous êtes sur le terrain, vous avez certainement identifié combien l'application de ces dispositifs pouvaient parfois être complexe, compliquée ou néante... et même si ce n'est pas le lieu et l'objet de ce billet, c'est déjà l'heure du bilan, en préparation d'autres textes de lois sur la formation (...).

Mais l'individu dans tout cela ? Pleinement informé des conditions d'accès au DIF ? Acteur de sa formation et de son employabilité ? Concevant la formation tel un progrés social ? Acteur, vraiment acteur ? Ou bien spectateur des évolutions que l'on peut créer pour lui ? 

Ma nature optimiste m'a poussé à chercher "l'individu acteur de sa formation", à le repérer, l'appréhender, l'accompagner. Et j'ai rencontré dans mes dernières années, des individus acteurs de leur formation : ils ont poussé des portes, se sont documentés, ont échangé, partagé, pour évoluer et progresser afin de permettre une réalisation de l'évolution de leurs compétences. La persévérance de certains a forcé mon admiration. Mais hélas, ils ne sont pas en nombre... En connaissez-vous ? En avez-vous accompagné ? En êtes-vous ? 

De ces rencontres, j'ai tiré une certitude : pour être pleinement "acteur" de sa formation, il convient au préalable de s'interroger sur le sens du mot "FORMATION" : qu'est-ce qu'une FORMATION ? Car pour être pleinement acteur de sa formation, il convient de l'envisager telle une TRANS-FORMATION, une construction. 

 

Quelle représentation l'individu se fait-il d'une formation ?

Quelle est la représentation qu'un salarié, qu'un agent, qu'un demandeur d'emploi se fait de la formation ? Qu'est-ce qu'une formation pour le stagiaire ? Lui avez-vous posé cette question avant de démarrer la formation ? 

Les ingrédients d'une formation sont multiples, variés et complexes : le cadre de la formation, les objectifs à atteindre, l'ambiance, le rapport au formateur, les règles dans le groupe, la confiance qui s'instaure ou non, la communication verbale et non verbale envisagent les premières esquisses de ce qui va dessiner les contours de la formation, tout en lui donnant une couleur. même déterminée par plusieurs facteurs liés à son environnement, son cadre de travail....

Poser la question "Qu'est-ce qu'une formation pour vous ?" permet de récolter un tas d'informations qui seront autant d'aiguillages pour les apprentissages et prendre le temps d'interroger d'emblée les apprenants sur leur rapport à la formation peut dénouer pas mal de situations pour permettre au formateur de commencer à augurer les grands contours de la formation, individu par individu.
J'ai souvent réalisé cet exercice avec des apprenants et la question du rapport à la formation et des représentations que les individus se font de la formation, ont souvent amené des idées négatives et récurrentes, comme celles-ci par exemple :

-"La formation, c'est revenir à l'école"

-"La formation c'est forcément apprendre loin de ma réalité professionnelle et les formations sont en général éloignées de mes problèmes professionnels"

-"La formation, ce n'est en général que pour les cadres, pas les ouvriers"

-"La formation c'est bien sur le moment mais après, la mise en pratique est compliquée"

-"Une formation sans le chef, ça ne vaut rien, car après la formation, le chef ne réalise jamais lui-même les changements que nous pouvons réaliser"

-"Une formation, c'est avant tout un temps de pause, voir du loisir car je ne suis pas au travail alors je prends ce temps comme du repos"

-"Une formation, sans diplôme ou sans certification à la fin, ne sert strictement à rien car les nouvelles compétences ne sont pas visibles, donc on ne vous croit pas..."

-"La formation crée souvent un ennui car nous restons tout le temps assis"

-"La formation m'est souvent imposée, je ne la choisis pas"...

Ces quelques phrases ne suggèrent plus aucun étonnement de ma part. Les représentations de la formation chez les adultes ne sont pas toujours trés positives pour des raisons multiples qui tiennent en partie au fait de mauvaises expériences passées, au fait que les objectifs de la formation n'ont pas été expliqués en amont de la formation, au fait que de manière générale, l'apprenant ne se sent pas pleinement acteur de l'évolution de ses compétences pour des raisons qui dépassent largement le cadre de ce billet.

Hélas, plus j'avance en situation professionnelle, plus je mesure combien ces phrases deviennent des lieux communs et combien elles pourraient à présent remplir les discussions du café du commerce (!!!).... Mais quand les formations vont-elles changer et quand le regard que l'on portera sur les formations pourra-t-il enfin évoluer ? Petite souris ne peut déplacer seule la Montagne ..... mais à quand le changement ? 

 

L'impression d'une situation qui se perpétue... tant que le formateur est représenté tel un SACHANT.

Etrange sentiment que la situation peut se perpétuer sans fin, comme si tout était imbriqué dans un "écosystème de formation"... peut-être doit-on considérer qu'à partir du moment où les formations ne changeront pas, les regards sur les formations ne changeront pas, et si les regards que posent l'apprenant sur la formation n'évoluent pas, sa place dans la formation n'évoluera pas, il ne pourra jamais en être acteur. Et s'il n'en est pas acteur, les formations ne changent pas et les regards sur la formation restent les mêmes... spirale...

En effet, dans ses représentations à la formation, chacun arrive, et cela est bien normal, dans des postures d'apprenants différentes en fonction de son vécu, de son passé, de sa disposition à la formation et du contexte de cette dernière. Ainsi par exemple, 

-Certains apprenants viennent chercher des connaissances

-D'autres arrivent en découverte lorsque d'autres encore ont des attentes trés précises

-Certains espèrent du formateur qu'il divulgue son savoir et prescrive des recettes toutes prêtes

-D'autres cherchent une part de réflexion qu'ils ne parviennent pas à avoir en situation professionnelle

-Certains s'attendent à pouvoir réaliser des exercices quand d'autres sont prêts pour une prise de note littérale et intégrale les retransportant sur les bancs de la Faculté....

.... Mais ne doit-on pas constater malheureusement que les attentes des apprenants au démarrage d'une formation placent encore souvent et majoritairement le formateur dans une posture de SACHANT et l'apprenant en posture de SPECTATEUR ? 

Il faut souvent à l'apprenant "passer par" une formation intégrant une pédagogie dite active pour comprendre le sens d'un nouvel apprentissage et se sentir pleinement acteur dans la formation, acteur dans la découverte de son apprentissage et dans la construction de ses savoirs puis de l'évolution de ses compétences, tout ceci passant par son autonomie vis à vis du formateur.

 

Plusieurs leviers de changement pourraient peut-être se faire jour :

Côté apprenant, passer par un travail sur les représentations de la formation pourrait peut-être permettre d'agir en profondeur pour redonner un sens à l'acte de formation.

Côté formateur, favoriser sa contribution active en tant qu'apprenant permettrait peut-être à l'individu de "ressentir" la formation comme un engagement, en vue d'une construction, d'une progression... Utiliser des pédagogies dites "actives" pour pouvoir renforcer le rôle d'acteur de l'apprenant... Donner l'envie d'apprendre quand l'envie du stagiaire n'est pas là... se donner les moyens de permettre un changement de regard sur la formation. Cela pourrait fonctionner, ou non, tout dépend des individus, de leurs interactions, de leurs compréhensions mutuelles nourries ou non de motivations personnelles.

Billet PedagoForm en idée : Favoriser la contribution active de l'apprenant / Donner l'envie d'apprendre 

Côté entreprise, il resterait à convaincre la DRH, l'employeur, le responsable formation d'adopter à l'égard de la formation un discours de valorisation et de construction... une vision positive de l'emploi, de la fonction, de la tâche, de la formation, à l'heure où la morosité semble s'installer comme conséquence durable de la crise... La manière dont se comportera et se situera l'apprenant en formation dépendra fortement de l'empreinte et de la manière dont le DRH, le responsable formation, l'employeur conçoit lui-même la formation (une dépense ? un investissement ? un potentiel ? une lourdeur administrative...). Même si, dans l'entreprise, au fond, si le management évoluait également vers l'idée que le salarié est acteur, cela contribuerait aussi à ce qu'il soit acteur dans la formation. Même si, dans l'entreprise, si le management concevait le partage de savoirs et la collaboration au lieu et place d'un management "sachant", cela permettrait au salarié de se positionner en tant qu'acteur de la formation, mais aussi simplement "acteur dans son emploi" (mais, cela est encore une autre question....).


Aussi, le travail paraît important à accomplir pour formateurs, consultants, responsables formation, employeurs,  DRH, organismes oeuvrant dans le domaine de la Formation professionnelle pour mieux communiquer autour de l'acte de formation, afin que chacun en comprenne le sens, la mesure, l'enjeu, l'efficacité, l'objectif, afin que chacun devienne réellement acteur de sa formation et de l'augmentation de ses compétences. Une campagne nationale d'information ? Un collectif de formateurs ? Un collectif de responsables de formation ? 


L'optimisme doit être le seul gouvernail... parce que les situations de construction et d'évolution des compétences à travers des individus acteurs de leur formation, existent.

L'individu, acteur de sa formation, vraiment ? Vos idées et commentaires sont VRAIMENT bienvenus.

 

 

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