empathie pédagoform  

L’empathie constitue très certainement la clé de voûte principale de la conception « humaniste » de la Pédagogie mais dans la posture de formateur, l'empathie intègre aussi une notion de "juste distance". 

 

Dans un précédent billet "Pédagogie, l'art de cultiver l'empathie", étaient évoqués les différents stades de l'empathie dans l'approche relationnelle de la formation. Mais où commence celle-ci et ou s'arrête-t-elle ? De nos jours, on ajoute à la définition de l'empathie, l'idée selon laquelle on ne doit pas trop s'impliquer dans la relation à l'Autre, l’idée selon laquelle l’empathie doit être limitée et contenue afin de pouvoir mettre de la distance avec l’apprenant. Ce serait donc tout l'Art du formateur de se mettre à la place des autres tout en prenant la bonne distance.

La psychologie est très aidante en formation. Parmi de nombreuses lectures que vous aurez pu avoir en ce domaine, on peut re-situer l’approche de Carl Rogers. Il fut l’un des plus éminents psychologues américains de sa génération : il avait de la nature humaine une conception peu commune à partir de laquelle il élabora une psychothérapie originale qui lui donna une vision personnelle de l’éducation et de la formation.

Ce dernier forgea la théorie selon laquelle l’apprentissage est conditionné par la présence d’un certain nombre d’attitudes positives dans la relation personnelle qui s’instaure entre celui qui « facilite » l’apprentissage et celui qui apprend. De manière plus générale, Carl Rogers a été le pilier du concept de la « relation d’aide », telle qu’existante dans la relation d’un travailleur social à un usager ou dans la relation d’un soignant au patient (cf précédent billet - Les attitudes positives du formateur).

Selon Rogers, trois piliers fondent l’existence de la relation d’aide et ces trois piliers peuvent être transposés, dans une moindre mesure à la relation formateur/consultant – apprenant : la congruence, l’empathie et l’acceptation inconditionnelle.

Pour faire simple, la congruence en Pédagogie représente l’absence de distance entre les valeurs du formateur en tant que professionnel et celles du formateur en tant que personne. Autrement dit, le fond et la forme doivent être harmonisées. Il s’agit pour le formateur d’être vrai et authentique et de proposer une formation à l’image de ses valeurs et convictions profondes pour que la formation véhicule ses valeurs et qu’elle porte ses convictions profondes. Faire ce que l’on dit. C’est par exemple, faire passer l’idée en formation que les apprenants sont autonomes et proposer une formation où ils seront effectivement autonomes, en lieu et place d’un cours magistral et soporifique.

L’empathie, comme écrit précédemment, consiste à se mettre à la place de l’Autre pour mieux analyser son ressenti, sa pensée, afin d’adapter le contenu de la formation et la personnaliser.

Quant à l’acceptation inconditionnelle, elle pose précisément le principe selon lequel une distance doit exister entre le soignant et le soigné, le travailleur social et l’usager, le formateur et l’apprenant. « Il importe qu’il se distancie suffisamment de lui-même pour prendre soin de l’autre, sans projeter d’ombre portée sur son expression », posait Rogers.

 

Pourquoi est-il important de "prendre de la distance", lorsque l'on est formateur ?

1 - Prendre de la distance, lorsque l’on est formateur, constitue avant tout, une posture, une attitude car il s’agit là d’une question de crédibilité et de légitimité. En effet, si l’on fait appel au formateur, au consultant, c’est avant tout pour sa prise de distance, parce qu’il est une personne extérieure et parce qu’il peut avoir un regard neutre et qu’il a, de fait, une posture de recul. L’entreprise ou la structure a souvent besoin de ce regard extérieur, dénué de toute connaissance quotidienne de l’activité, pour permettre de faire émerger un nouveau, un différent.

2- Prendre de la distance, lorsque l’on est formateur, permet aussi de préserver le cadre éthique de la formation. Dès lors, les attitudes de jugement et d’interprétation sont absentes dans la posture de formateur. Prendre de la distance permet d’être neutre et impartial afin de favoriser l’autonomie de l’apprenant et de resituer son cadre décisionnaire. Le formateur est un guide, un facilitateur. Il propose, oriente, suggère, sur des bases fondées et mais il n’acte pas. Si le formateur se rapproche trop de l’apprenant, au péril de devenir « lui », il peut perdre toute crédibilité aux yeux de l’apprenant car il émettra un jugement sur sa personne, sur un contexte, sur une situation.

A l’inverse, le consultant duquel on attend conseils et expertises, s’affranchira de ce contexte, sans pour autant omettre de définir précisément le cadre et le périmètre de son intervention.

3 - Enfin, prendre de la distance, c’est aussi se préserver lorsqu’on est formateur. Même si vous êtes une personne fortement empathique, il convient de pouvoir se créer une barrière, voire une carapace, afin que les problématiques de l’apprenant ne deviennent pas les vôtres : vous pouvez être capable de recevoir l’état d’être ou les émotions de l’Autre, les sentir, les ressentir, vous pouvez vivre des sentiments pareils à ceux de professionnels confrontés à des situations difficiles, à côté d’eux, avec eux, comme eux mais l’empathie doit rester intuitive et perceptible ; si la réalité devient par trop tangible, vous vous exposez à une situation de péril. En effet, dans ce cas, non seulement votre impartialité peut voler en éclat mais vous pouvez surtout vous exposer à une situation ou à une émotion inattendue, pour laquelle vous n’êtes prêt, préparé ou formé.

 

En quoi peut-il être important de "prendre de la distance" dans la posture de formateur ?

J’ai vécu une expérience profonde et douloureuse dans mon passé professionnel qui m’a véritablement permis de prendre conscience de la nécessaire distance à créer et à pérenniser. Je travaillais alors auprès de travailleurs sociaux relevant de l’aide sociale à l’enfance et la formation avait pour but de leur permettre de se resituer dans le cadre de la législation de l’enfant et de sa famille. Bien évidemment, je comprenais leurs difficultés à faire en sorte que l’application de la loi soit stricte dans toutes les situations. En empathie, je saisissais les manques de moyens de leur Institution pour faire face à l’ensemble des situations d’enfants en danger. En empathie, je leur permettais à travers les exercices que je leur avais proposés, de pouvoir saisir les intérêts de l’enfant, les intérêts des parents, et je m’étais aussi habituée à la description détaillée des différentes formes de maltraitances à enfant qu’ils avaient pu être amenés à rencontrer au cours de leur activité professionnelle, et j’avais mis de la distance dans ce recueil de récits afin de ne pas me retrouver affectée moi-même par les situations de détresse qu’ils étayaient… jusqu’au jour où…

Jusqu’au jour où je me suis retrouvée dans une salle de classe, comme je le faisais régulièrement à l’époque, pour animer un atelier sur les droits de l’enfant. Et dans une même journée, plusieurs situations de détresse m’avaient été révélées directement ou indirectement par des enfants. Les circonstances de la dernière situation en fin de journée ont hélas eu raison de moi…Car je ne suis pas parvenue à expliquer aux enfants, qui étaient avec moi cet après midi là, l’aide et le secours que l’on pouvait prodiguer à l’une de leurs camarades. Au fur et à mesure que je leur expliquais la notion "d'adulte de confiance", je tentais vainement de me convaincre que ce que je disais était véritable et possible alors que je ne pensais qu’aux dysfonctionnements dont les travailleurs sociaux de l’aide sociale à l’enfance avaient fait état, en situation de formation, et alors même que je percevais au fil des minutes que je n’aidais peut-être pas ou plus ces enfants.

Ce que j’avais omis à cet instant-là c’est que je n’étais pas une assistante sociale ; ce que je ne savais plus faire à cet instant précis, c’était faire la part des choses. Ce que je réalisais pardessus tout, c’est que je n’avais plus de sentiment neutre à l’égard de l’Institution de l’Aide Sociale à l’Enfance et qu’en réalité, au plus profond de mon Etre, je jugeais cette Institution et que ce vif sentiment rejaillissait sur ma posture professionnelle, sans que je ne parvienne plus à le maitriser et le contrôler, tel que je l’avais fait jusqu’alors.

De cette situation, je garde le souvenir de cette petite Angélique, que j’ai pu revoir un an plus tard et qui avait pu être protégée : j’étais très touchée lorsqu’elle m’a reconnue et m’a confié être sur la voie d’être plus heureuse, en tout cas moins malheureuse. Je garde également le souvenir de mon employeur qui n’a pas vraiment saisi pourquoi je lui ai dit que je ne pouvais plus intervenir dans les formations auprès des travailleurs sociaux de l’Aide Sociale à l’Enfance. Il avait, de son côté, parfaitement intégré la notion de "juste distance" et la nécessité de me créer une carapace, qu’à cette époque, je ne me sentais guère capable de me forger.

Prendre de la distance pour se préserver peut constituer l’un des atouts fondamental de votre Pédagogie, particulièrement si vous intervenez dans une formation où l’Humain est au cœur des réflexions.

L’empathie est intuition et doit rester à l’état d’intuition, ce qui n’empêche pas la formation d’être dénuée de toute émotion. Qu'en pensez-vous ? 

 

En complément :

-le précédent billet de PedagoForm "Pédagogie, l'art de cultiver l'empathie" : ICI

- les commentaires ci dessous

 

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