PEDAGOFORM

ETES-VOUS UN FORM'ACTEUR ?

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Sur les bancs de la Faculté de Droit, j'ai découvert la "non-pédagogie". Mes professeurs arrivaient dans l'amphithéâtre, successivement, l'un avec une robe d'avocat, l'autre avec la robe du magistrat ou du professeur agrégé de Droit. Cet uniforme creusait, de jour en jour, le fossé de nos incompréhensions réciproques. Mais chacun d'eux conservait cet apparat qui se prêtait trés bien à la représentation réelle, effective et souhaitée, de la Justice et du monde juridique et judiciaire... inaccessibles.

Le cours commence et le son monocorde dure et dure, pendant 2 heures, 4 heures, 6 heures... la maîtrise de l'art de la conférence à la perfection : l'assurance, la condescendance, les "effets de manche", l'exposé de cette science inexacte qu'est la Science du Droit. De théories en concepts, de jurisprudences en doctrines, tout le savoir de la "non-communication" en cinq ans d'études. C'est avec le recul et les années que je m'interroge sur ma persévérance à obtenir un DEA et que je prends la mesure de tous ceux qui sont partis, écoeurés, dégoûtés, découragés : pas d'interlocuteur pour poser ses questions ou la crainte de devoir en poser une ; un cours polycopié sur des feuillets rouges pour éradiquer tout photocopiage, en guise de complément d'informations ; des jurisclasseurs, des revues jurisprudentielles, le DALLOZ, cette bibliothèque fade et sans goût....

"On ne demande pas à un conférencier ou un universitaire d'être pédagogue"- m'a-t-on répondu un jour.

"On ne demande pas à un juriste de se mettre à la portée de tous, ce n'est pas sa vocation" - m'a-t-on expliqué, quelques années en arrière.

Puis, la lumière fut...

Monsieur le Professeur Conte, plus jeune Professeur agrégé en Droit, vient enseigner le cours de droit civil et de droit de la responsabilité en deuxième année. Il entre dans l'amphithéâtre, vêtu également de la robe de Professeur de Droit. Il s'installe puis nous regarde tous, mille que nous sommes dans l'"Aula Magna", de droite puis de gauche, de haut en bas de ces gradins inconfortables et vieillissants puis il s'exclame "Mais que faites-vous là ?".....

Il nous propose au bout de quelques minutes, de découvrir ensemble pourquoi nous sommes là et de comprendre le sens qu'il propose à son cours. J'ai "gratté" et gratté pendant mes études, j'ai écrit et écrit des lignes entières sur des feuilles et cahiers aujourd'hui archivés dans des cartons, mais je me souviens ne pas avoir écrit une seule ligne pendant ces quatre premières heures de droit de la responsabilité civile, merveilleuses et indélébiles.

Il nous propose d'entrer dans son monde : sa conception de la LOI, au sens noble et démocratique du terme, à l'opposé des décrets et autres normes réglementaires écrites par des énarques capables de transformer le sens et l'esprit d'une Loi ; j'entends pour la première fois que l'erreur est possible, même en Droit, et que son admission est plus que louable, car elle est écrite puis appliquée par des hommes et des femmes, qui ne sont pas infaillibles ; je saisis que je dois m'interroger sur les propos des journalistes qui ont parfois tendance à commenter ou à transformer des situations alors que leur travail doit normalement se borner à rendre compte de faits réels et existants... Il se lève, lève les bras au ciel, il s'arrête, puis laisse des silences, il regarde au loin....Je ne me souviens pas si nous avions applaudi en fin de cours... Et toutes les autres heures de ce cours ont été à l'image de ces quatre premières. J'attendais avec impatience chaque jeudi après midi pour me délecter de ce cours, apprendre, comprendre, accompagnée par le talent d'acteur et de pédagogue de Monsieur le Professeur Conte qui provoquait rires, étonnements, stupéfactions, incompréhensions, indignations....

Ecoutez maintenant cela : je me rappelle des rouages et concepts de ce cours de droit de la responsabilité, de l'article 1382 du code civil, des trois fondements de cette responsabilité, je suis même capable de vous re-situer une analyse de certaines jurisprudences de la Cour de cassation sur la question de la "faute inexcusable" du piéton dans le cadre de la loi Badinter de 1985 relative aux accidents de la circulation.. alors que je ne travaille plus le Droit de la responsabilité civile depuis 18 ans !

Un jour, Monsieur le Professeur Conte est arrivé sans sa robe de professeur. Cela nous a paru trés étrange de le rencontrer en "tenue civile". Il est énervé, il ronchonne contre quelques-uns et nos devoirs qui ne sont pas trés bons. Il nous dit qu'aujourd'hui, il ne souhaite pas la mettre mais qu'il se sent un peu bizarre de ce fait. Il nous avoue que dans cette robe, il se sent un peu "acteur" : il indique que nous sommes dans un théâtre, qu'il transmet des messages, qu'il joue un rôle pour nous permettre d'avancer, qu'il veut nous faire vivre des émotions, pour que l'on se souvienne, pour construire nos propres jugements, pour nous permettre d'avoir nos propres opinions...

Je ne sais toujours pas trés précisément ce qui s'est passé pour moi cette année-là, j'avais 20 ans, en 1991 : c'est avec ce cours que j'ai eu envie de continuer mes études de Droit ; c'est grâce à ce cours que je leur ai données un sens, que j'ai conservé dans ma vie professionnelle ; c'est peut-être cette année-là que j'ai saisi une approche du Droit à laquelle j'ai complètement adhérée jursqu'à ce jour encore ; c'est peut-être cette année-là aussi que j'ai senti en quoi la pédagogie étant aidante, surtout dans le domaine juridique, et que je me suis fixée cette ligne de conduite dans ma première expérience professionnelle... vulgariser le Droit, par la pédagogie, pour le rendre accessible. Et c'était le début de ma rencontre avec l'apprentissage puis la formation... et de ma compréhension que le pédagogue est l'acteur du processus de formation des individus... un FORM'ACTEUR.

A mes yeux, jamais personne n'a mieux mérité cette robe et cet apparat d'acteur... pour des raisons diamétralement opposées à tous ces autres qui l'ont portée. Bravo l'artiste et merci.

Etes-vous des form'acteurs ?

 

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laurent Perat 12/05/2011 07:32



le formateur pour moi plus un "facilitateur" (pour reprendre un terme utilisé par un génie de l'animation pédagogique) plus qu'un expert


le formateur pour apporter toutes les conditions favorisant la prise de conscience et l'envie d'apprendre pour le stagiaire mais laissant ce dernier accèder au contenu, aux apprentissages


votre exemple du prof de droit en fac est bien à l'image de certains formateurs, enseignants que j'ai croisé ... Mais dans la FC univers au combien concurrentiel, les clients ne cherchent-ils pas
un "expert" du contenu ?